Alfred Kubin (1877-1959 ) "Ma vie"

Un petit retour à la Littérature , sur ce blog ,
ça s'impose une fois tous les trois mois quand même !
Hors du blog , j'y nage tous les jours ,
c'est pour ça que j'ai l'impression de vous en parler beaucoup...
Je ne vais pas faire d'analyse ,
juste vous citer qqs passages de l'autobiographie d'Alfred Kubin...
Le coup de foudre:
"Lorsque , le lendemain de mon arrivée à Munich , j'entrai pour la première fois de ma vie dans un grand musée , la vieille pinacothèque , cette visite fut pour pour moi un événement considérable . C'était comme si tout mon être fondait dans la félicité et l'étonnement : je n'osais passer d'une salle à l'autre que sur la pointe des pieds . Un aussi formidable travail et un tel rayonnement de l'esprit humain me laissaient absolument déconcerté . Je restai , sans manger et sans éprouver la moindre fatigue , de neuf heures du matin jusqu'à la fermeture , à six heures du soir , dans ces salles , qui me semblèrent le paradis lui-même......Je ne pus dormir de la nuit..."
Les visions :
"Le coeur débordant , j'errai dans la ville et le soir , j'entrai dans un music-hall , car je cherchais une ambiance indifférente et cependant bruyante pour compenser la sensation toujours plus violente qui m'oppressait . Alors se produisit un phénomène psychique remarquable et pour moi décisif , qu'aujourd'hui encore je ne comprends pas , bien que j'y aie longuement
réfléchi . Tandis que le petit orchestre commençait à jouer , tout ce qui m'entourait m'apparut plus clairement et plus distinctement , comme sous une autre lumière . Sur les visages des spectateurs assis dans la salle m'apparurent tout à coup des traits curieux qui tenaient à la fois de la bête et de l'homme . Coupés de leur source , tous les bruits étaient bizarrement étrangers . Ils résonnaient en moi comme une langue sarcastique , faite de plaintes et de murmures , qui était commune à tous ces êtres......Je repensais aux dessins de Klinger , tout en réfléchissant à la façon dont j'allais maintenant travailler...
Et là je fus assailli tout à coup par la vision d'un torrent de dessins en noir et blanc - il m'est impossible de décrire toutes les richesses que mon imagination me faisait miroiter......
Ce que j'ai pu retenir de ces images , qui se transformaient avec une facilité déconcertante tandis que je demeurais complètement passif , je l'ai dessiné à grands traits dans mon calepin . Le trouble qui m'habitait alors dura pendant tout le temps que je mis à rentrer chez moi . L'Augustenstrasse me parut se recroqueviller sur elle-même et il me sembla qu'une montagne s'élevait pour former un anneau monstrueux autour de la ville ."
Un peintre qui rêve de dessin :
"Bien que je fusse devenu un vrai peintre et que je me misse en fureur contre tout ce qui ne constituait pas le contenu pictural du tableau , j'éprouvais cependant de temps en temps un profond sentiment de désaccord , le sentiement d'un désordre sans pareil . A vrai dire , mes tableaux n'étaient pas irréprochables du point de vue des couleurs , au contraire : un sentiment prononcé du ton y prévalait encore . Secrètement , très secrètement , je faisais aussi par ci par là quelque dessin grotesque , pour me détendre un peu , et parce qu'une nécessité impérieuse me poussait à en fixer les traits...
Trouver sa voie :
"Je m'abandonnai complètement , sans souci d'opérer le moindre choix , à toutes mes impressions de voyage , et , déjà , sur le chemein du retour - au lac de garde - je ressentis le brûlant désir de me remettre à dessiner ; ce que cela donnerait , je ne le savais pas moi-même et je ne voulais pas même y penser . Mais je m'aperçus clairement que je regardais le monde qui m'entourait avec des yeux neufs , une lumière s'était allumée en moi....
Je connaissais maintenant clairement mes capacités artistiques et leurs
limites . je sais que je n'ai pas un solide talent formel et qu'une certaine sècheresse caractérisera probablement toujours mes travaux....
je renonçai aux tons fondus et à la couleur pour me consacrer exclusivement au dessin à la plume . Les moyens les plus simples : traits , taches , et points devaient soutenir la construction imaginaire du dessin . Après de longs égarements , je crois finalemnt avoir trouvé ma voie , et j'ai l'espoir de perfectionner plus encore ma manière et de refléter l'image de ce monde de fous"
Un génie plein de tolérance :
"Mon enthousiasme pour l'Art est capable de passer par tous les degrés et , bien entedu , j'apprécie de façon différente la puissance d'un esprit qui engendre des formes , le charme fugace d'un moment ou encore un tableau primitif . J'aime les maîtres anciens , ceux des époques intermédiaires et récentes , mais ma sympathie va également à l'oeuvre à demi réussie ou même ratée lorsque je sens qu'un effort sincère a animé son projet.....
Je m'efforce de comprendre et de pénétrer le sens de leur oeuvre , et non de m'en écarter dans une attitude de rejet , voire de mépris . La volonté de connaître et de voir constitue toujours le premier degré de la connaissance et de la vision réelles"
Je me rends compte que c'est beaucoup trop long de mettre tous les passages passionnants que j'avais marqués dans ce livre . Pour ceux que ça intéresse , on le trouve aux éditions ALLIA.Le titre est seulement "Ma vie"
Une dernière formule : Kubin était hanté par la peur de la mort , dès l'âge de 45 ans , il a senti décliner ses forces , mais il est mort très âgé...
"...aussi longtemps que l'on vit , il reste assez de surprises pour remplir l'aujourd'hui , le demain et le surledemain..."
A+
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