La liseuse en bleu

Publié le par jane



 

Le grand silence de Vermeer
Texte de Pierre DESPROGES

Si tant est que la providence m'ait jamais doté du moindre sens artisti­que, il m'apparaît qu'elle m'a plus généreusement ouvert aux joies de l'oreille qu'aux plaisirs de l'oeil. J'ai connu d'exquis frissons du sacrum aux lombaires en écoutant Verdi, Charlie Par­ker ou Paolo Conte, et souffert des cervicales sous les sacrés plafonds vénitiens dégoulinant d'angelots Renaissance boursouflés au pin­ceau du Tintoret.

Primaire et terrien, plus prompt à vibrer aux réalités palpables qu'à leurs représentations à l'huile, j'ai toujours préféré voir bouger de vrais culs de chair enrobés de soie plutôt que les images plus nobles et plus nues qu'en ont figées Renoir ou ses pompeux aïeux. Et le bouquet d'anémones épuisées cueillies dans mon jardin me charme mieux à coeur que les plus somp­tueuses floralies sur bois des établissements Bruegel.

Ainsi bâillais-je effrontément devant les quinze mètres carrés de « la Ronde de nuit », en ce sombre matin d'Amsterdam et d'avril, dans la grande salle du Rijksmuseum où j'avais fui la pluie, quand j'eus soudain la sensation aiguë d'une présence derrière moi. C'était toi, dans ta veste à rubans bleue. En réalité, je t'avais pro­bablement entrevue l'instant d'avant, mais ce n'est qu'après coup que je ressentais l'onde de choc de ta beauté cachée dans ce petit rectangle entoilé où tu n'en finis pas de relire la lettre de cet imbécile qui t'a mise enceinte avant d'aller faire la guerre en Artois. C'est une matinée fraîche. Le lait chaud fume dans le bol de faïence que ta fille aînée tient à deux mains, à l'autre bout de la table. Elle t'écoute. Elle est bien. Derrière elle, un soleil atténué filtre au carreau pour lui chauffer la nuque. Il souligne à peine la douceur irréelle de ton front d'Adjani. Voyeur confus de ton intimité, je ressens comme une douleur le calme indescriptible et surhumain qui irradie de toi .

Mme Van Guldener, qui fait autorité dans les palettes, dit, parlant de toi, que « le noeud qui dissimule en partie la joue du modèle est une diagonale mouvante qui conduit l'oeil jus­qu'au profil sensible tout en faisant disparaître une surface assez pauvre ». Il me semble que Mme Van Guldener manque de simplicité. Elle n'est pas de ton milieu. Mais peu t'im­porte. Tu ne vis que pour cette lettre.

« Chère Helena,

J'espère que tu vas bien et que les enfants vont bien. Je vais bien. Mon cheval va bien. La guerre va bien. As-tu pensé à changer le velours des chaises bleues du séjour ?.. »

Sont-ils cons, ces militaires...

Pierre.D.



Woman Reading a Letter, c. 1662-63 Estampe par Jan VermeerL
Joli morceau de prose de Desproges qui était aussi  un véritable poète ! Même en prose
Je dois vous dire que je suis tombée sur ce texte par hasard en cherchant cette "liseuse en bleu"parce que je voulais vous mettre un passage du livre de Paul Auster L'Invention de la solitude
dont je vous ai déjà parlé, 
passage où il parle précisément de ce tableau, ce qui a titillé ma curiosité , tout comme le passage sur la Chambre de Van Gogh dont nous avons parlé !

Du coup , c'est deux "regards" sur cette oeuvre que je vous offre ! 
Pour ma part je me tairai cette fois
tant je suis impressionnée par la qualité de ces deux commentaires.
 
Voici ce qu'en dit Auster.
Je saute un passage émanant d'un "commentateur anonyme"
pour ne donner que ce qu'ajoute le romancier :

"Plus encore que les objets énumérés dans cette liste , c'est la qualité de la lumière en provenance de la fenêtre invisible sur la gauche qui incite aussi chaleureusement l'attention à se tourner vers l'extérieur , vers le monde au-delà du tableau . A. fixe le visage de la femme et , au bout de quelque temps , il commence presque à entendre sa voix intérieure tandis qu'elle lit la lettre qu'elle tient entre ses mains . Si enceinte , si calme dans l'immanence de sa maternité , avec cette lettre prise dans le coffret et que sans doute elle lit pour la centième fois , et là , accrochée au mur à sa droite , une carte du monde , l'image de tout ce qui existe en-dehors de la chambre : cette lumière doucement déversée sur son visage , brillant sur sa tunique bleue , le ventre gonflé de vie , et tout ce bleu baigné de luminosité , une lumière si pâle qu'elle frôle la blancheur. Poursuivre avec d'autres oeuvres du même peintre : La laitière , La Femme à la balance , Le collier de perles , La Femme à l'aiguière , La Liseuse à la fenêtre ;
La perfection , la plénitude de l'instant présent ."


CIAO , A+




 





  

 




  

 

   

 
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M
Le texte de Déproges rejoint la délicatesse du peintre et celle du tableau...Bises
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J
<br /> Le texte de Auster n'est pas aimé , le pauvre (auster !)<br /> <br /> <br />
S
Desproges une sensibilité exacerbée peinte avec des mots delicatement merveilleux qui soulignent son amour pour LA FEMME .....ouep les hommes sont des cons ...en general bien sur ...J'aurai mieux fait de me taire moi , quel con je suis ....
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J
<br /> Tu sais bien que non ... que tu n'es pas un con...Toutes les généralités sont fausses !! Malheureusement ce sont les hommes qui sont envoyés à la guerre , les femmes<br /> étant protégées par leur faiblesse - toute relative aujourd'hui !- Bises Skal !<br /> <br /> <br />
D
Vermeer et pierre desproges deux personnes que j'aime beaucoup , surtout vermeer quand même ! je repasserai plus tard , je pars demain matin voir mes parents sur la cote 3 jours .
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J
<br /> Tu vas pouvoir voir les mimosas , ils commencent à fleurir ! Bisous<br /> <br /> <br />
J
Moi aussi je préfère le texte de Desproges , j'ignorais qu'il était capable d'une telle poésie...mais c'est vrai qu'à tout moment on se demande s'il ne va pas déraper méchamment : ça n'arrive qu'à la fin ! Merveilleuse façon de dire "bravo les femmes , les hommes sont des cons !!"
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F
Les deux textes sont très différents… J'ai une nette préférence pour le texte de Desproges qui me fait "vibrer plus promtement de ces mots dressés, ciselés et palpables que la prose couchée et vernie, plus policée des mots de Auster"
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