Eclats de Mémoires (2)
Bonsoir !
J'ai passé l'après-midi à relire les 3 cahiers de ma mère !! Bien sûr il y a beaucoup de répétitions qu'il faut que je supprime , mais dans chaque récit du même événement il y a de petits détails qui diffèrent des autres versions ou l'enrichissent !...
Le travail sera donc plus ardu que je l'avais pensé car je ne veux surtout pas trahir ses souvenirs !
"Pour mon premier Noêl à la maison, mon père , je ne sais comment , s'était procuré du chocolat , je me rappelle bien : c'était une grosse tablette de chocolat noir ! Je me suis installée sur les trois marches qui séparaient le bar du restaurant et j'ai mangé la tablette entière sans m'arrêter ; c'était la première fois que je mangeais du chocolat ! je ne me rappelle pas si j'ai été malade , mais je n'ai plus aimé le chocolat depuis !
C'était l'année de la grippe espagnole . je ne sais plus exactement combien il y a eu de morts , mais il y en a eu beaucoup ! Les marchés étaient misérables : il fallait faire la queue pour la moindre nourriture . Ma mère s'enveloppait d'un immense châle et prenait l'air souffreteux pour aller faire les courses ! Elle soufflait qu'elle avait la grippe et les gens avaient tellement peur de la contagion qu'ils la laissaient passer ! C'étaient des temps de terreur et de faim , mais j'étais petite , je ne me rendais pas vraiment compte .
Je me rappelle cependant très bien le jour de l'Armistice , le 11 Novembre 1918 , la folle joie dans les rues , les embrassades sans retenue , et mon père furieux parce que les clients profitaient de l'occasion pour embrasser ma mère comme du bon pain !
C'était un jour de classe et on nous avait distribué de petits drapeaux tricolores en papier . Toutes classes réunies , nous nous promenions autour de la cour en chantant la Marseillaise : j'avais 6 ans 1/2 !
Là , il y a comme un creu dans mes souvenirs . On dit que les peuples heureux n'ont pas d'histoire et ça doit être pareil pour les gens.
J'étais aimée , affreusement gâtée par mon père ! Sa situation s'était tellement améliorée que nous avions vendu le bar , et les seules discussions qui me reviennent entre ma mère et lui concernent mon éducation : elle lui reprochait d'être trop laxiste ! Ma mère voulait de moi la perfection telle qu'on la concevait à l'époque ! Mon père riait et se contentait de m'aimer trop !
Elle devait m'aimer , certes , mais à sa façon : elle me voulait parfaite selon ses critères , et je ne l'étais pas . J'avais un caractère violent et autoritaire , j'étais rebelle et désobéissante , et pour me mater elle dut employer la manière forte et me battre beaucoup ! J'étais très révoltée contre elle , mais que serais-je devenue si au lieu de canaliser mes violences , elle m'avait laissée livrée à moi-même!
J'ai 72 ans et je me le demande encore !
Pour vous montrer à quel point j'étais terrible , il faut que je vous raconte comment je me suis coupé les cheveux !
En 1923 , mon père était déjà mort et j'étais seule sous la férule de ma mère , ce qui ne m'empêchait pas de lui tenir tête !
la mode était aux "garçonnes" , enfin la toute nouvelle mode , parce que toute femme mariée et honnête et toutes les fillettes avaient les cheveux longs !
J'avais de beaux cheveux longs et ondulés que l'on me coiffait en deux tresses ou parfois une seule , et que l'on me démélait le matin à grands cris , d'autant qu'il fallait souvent y passer le "peigne fin" quand il y avait invasion de poux à l'école , ce qui était fréquent .
Bien entendu je faisais des scènes terribles pour avoir les cheveux coupés à "la garçonne" , mais ma mère ne voulait rien savoir !
Alors voilà comment je m'y suis prise :
Les vieux Marseillais se souviennent sûrement que cette année-là sévissait à Marseille un dément (ou des voyous ) qui coupaient les manteaux des femmes avec des lames de rasoir dans les tramways en profitant de la cohue . Dans ma petite tête je décidai de profiter de l'occasion . Un jour où j'allais faire une course en ville en tramway , je pris subrepticement une paire de ciseaux ( ma mère en avait plusieurs et était toujours à leur recherche dans le couloir du rez de chaussée ! ) Je coupai ma natte au-dessous du ruban et la jetai dans le premier caniveau venu!...
Aussi invraisemblable que cela puisse paraître , ma mère crut à ma fable , et comme j'étais horrible avec ces cheveux hachés de toutes les longueurs , elle m'emmena chez le coiffeur où j'eus droit à la coupe à la mode . D'ailleurs devant l'agrément et le temps gagnés , elle ne tarda guère...
à faire aussi couper les siens !"
Je me demande laquelle des deux a profité de l'occasion !
Ciao et à+
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