Eclats de Mémoires (1)
Bonsoir ,
Je me lance dans un projet dont j'ose à peine croire qu'il ait pu me venir à l'esprit !
Mais au point où j'en suis , je me dis qu'il faut que j'aie de l'audace et que peut-être ces écrits seront parcourus par quelques personnes avec un certain plaisir ou un peu de mélancolie !
Ce qui m'a fait repenser aux cahiers de ma mère , c'est ce mot qui n'existe pas et qu'elle a employé toute sa vie : "bénérence" !
Quelques personnes se rappelleront sans doute l'article que j'ai écrit à propos de ce mot , qui était un prétexte pour parler d'elle , bien entendu .
Autour de ses 70 ans elle a commencé à penser qu'elle allait mourir et elle s'est mise à écrire des souvenirs de son enfance , en me disant que ce serait pour mes enfants , que si elle mourait brusquement et qu'ils n'aient presque pas eu le loisir de la connaître , ils auraient au moins ces quelques lignes d'elle qui lui rendraient vie à leurs yeux pendant quelques heures !
Ces lignes sont donc adressées à mes 3 enfants, qui sont eux-mêmes parents depuis quelques années maintenant ! vous savez , ce sont ceux qui voyagent beaucoup...
Ma mère est décédée à l'âge de 90 ans . Ces écrits où elle parle de son enfance auront bientôt 100 ans, puiqu'elle etait née en 1912 ,
et pourtant , en les relisant , j'ai trouvé qu'ils avaient tant de spontanéité et de fraîcheur qu'ils méritaient eux aussi , plus qu'un simple mot , d'être "sauvés".
Ce n'est pas une tâche facile , car j'ai une vitesse de frappe très lente . Par ailleurs , bien que le matériau soit tout prêt , je vais devoir supprimer quelques redites , et ponctuer le texte , car son écriture est rapide , sans aucune rature , et sans ponctuation ! Je ne toucherai pas au style , qui est le sien , un langage parlé , vif , incisif , ni même à la construction , qui est en fait une absence de construction avec des retours en arrière , des projections vers l'avenir parfois , des réflexions sur ce que fut sa vie s'ajoutant à des récits parfois poignants , parfois drôlatiques ! Ce que j'ai appelé des
ECLATS DE MEMOIRES .
"Ce matin j'ai acheté un cahier , c'est quand même plus pratique pour écrire .
Mon père était maître charpentier , mais ma nouvelle mère tenait un bar restaurant , un joli commerce , prospère malgré la guerre et les restrictions .
Le mariage a dû avoir lieu pendant les vacances scolaires de 1917 et j'ai dû arriver à Marseille pour la Rentrée des classes avec mon trousseau campagnard et mes culottes fendues . Je devais avoir un accent exécrable , encore pire que celui de Marseille, car je me rappelle les moqueries des petites filles à ce sujet et surtout au sujet de mes culottes fendues ! Aussi le soir même , pendant que mes parents étaient occupés avec les clients , ai-je pris du fil et une aiguille pour fermer tant bien que mal cette désastreuse ouverture , plutôt mal que bien , j'étais si petite ! Mais bientôt on m'a acheté des culottes à la mode , bien serrées aux cuisses et très courtes , alors que les anciennes m'arrivaient aux genoux .
Je vous ai dit qu'à la campagne , j'avais toujours couché dans une chambre dortoir , mais à Marseille , l'appartement était au premier étage et quand le premier soir , après m'avoir embrassée , mes parents m'ont laissée seule dans l'obscurité , ce fut une panique indescriptible , c'était vraiment trop pour une petite fille : m'enlever de mon milieu naturel où j'étais choyée , retrouver un père que j'avais pratiquement oublié , une mère nouvelle , et m'abandonner seule dans le noir ! Quels sanglots et quelle angoisse ! J'appelais désespérément :
" Tante Finette ! Tante Berthe ! Le Papet ! " et je répétais inlassablement :
"Ils sont tous partis !..."
Au temps de ma jeunesse , les enfants n'étaient rien et leur première qualité devait être l'obéissance . Après plusieurs nuits de scènes et d'insomnie , mon père , irrité , m'a descendue dans la cave , une cave de bar , pleine de bouteilles mais aussi de souris . Mon souvenir enfantin m'a fait paraître très long le temps que j'ai passé dans ce "cachot" , en réalité , j'ai dû y passer seulement quelques minutes , et mon père devait être derrière la porte .
Je n'ai plus jamais pleuré la nuit ."
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